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« Le Japon qu’ils aiment »

Au-delà de m’avoir appris la langue et la culture japonaises, ma mère représente aujourd’hui une influence incontestable dans mon travail. Travaillant depuis 30 ans comme professeure indépendante de la langue japonaise, c’est seulement récemment que je me suis rendu compte quel était le moteur de sa profession. En plus d’avoir contribué à la mixité linguistique de notre canton, elle y avait surtout fait une promotion culturelle non-négligeable.

A une époque où je m’étais fraichement mise à mon compte aussi, elle m’a demandé conseil concernant la promotion de ses activités sur internet. Malheureusement, ma mère tombe totalement dans le stéréotype des personnes de sa génération et de leur incompréhension face aux outils informatiques. Ce fut un échange animé où mon exaspération était tellement à son comble que j’ai soupiré un « だから昭和生まれは。。。» qui se traduit contextuellement par « Non mais sérieusement, les gens de l’ère Shôwa (entre 1826 et 1989)…».  Pourtant durant ce tête-à-tête éprouvant, j’ai été profondément marquée par sa vision et surtout sa phrase « Tant que je peux rapprocher mes élèves du Japon qu’ils aiment». J’en étais tellement émue que j’avais oublié que je faisais face à cette maman qui  m’appelle souvent pour me demander comment exporter un document Word en PDF.

Quand je repense à mon enfance où on me demandait fréquemment « Le Japon, c’est où en Chine ? », je suis étonnée par l’affection envers ce pays qui a fortement changé durant les deux dernières décennies. De plus, c’est souvent pour un trait particulier de sa culture que les élèves de ma mère décident de relever le défi d’apprendre cette langue considérée comme l’une des plus difficiles. «J’ai eu envie d’apprendre le japonais pour mieux comprendre les arts martiaux », « Je veux aller me former en gastronomie japonaise à la source », ou encore « Je veux lire la littérature japonaise (ou mangas) en langue originale». La demande actuelle est certainement plus variée que dans les années 90 où la motivation principale était un intérêt commercial pour ce pays qui était alors la deuxième puissance mondiale (mais néanmoins confondu avec son voisin…).

C’est souvent avec incompréhension que j’ai observé cette maman feuilleter des documents ou prendre des notes à des heures tardives. Dire que cela faisait plusieurs heures que son dernier élève avait été relâché. Et durant mon adolescence, c’est munie d’un calepin qu’elle venait dans ma chambre me demander les titres des mangas les plus en vogue. « Euh… Bleach, Naruto et One Piece ? » répondai-je d’un air confus. Quelques semaines plus tard, je compris mieux sa démarche en l’apercevant en train d’enseigner la structure grammaticale à un jeunot en mentionnant Naruto.

Bien des années plus tard, après que je me sois donnée la peine de lui construire un site internet et une page Facebook où rien n’a été posté depuis 2018, je comprends mieux le sens du « Japon qu’ils aiment». Moi-même, en introduisant le textile kimono dans mon travail, j’ai été frappée en voyant à quel point il y avait une tendance pour le Japon. Mon travail avait pris une dimension supplémentaire où j’ai eu la chance de partager sur divers sujets avec une clientèle variée. Avec mes origines japonaises, j’étais convaincue d’en savoir assez pour échanger aisément, mais je me suis rendu compte que je dormais malheureusement sur mes lauriers.

Ma manière d’aborder le Japon changea le jour où j’ai rencontré une dame à un marché de créateurs. Elle s’est approchée de mon stand comme captivée par mes créations en textile kimono, et s’en est suivi un échange des plus classiques. Cependant, elle m’a soudainement demandé « Puis-je connaitre votre avis sur le Premier ministre actuel? ». Nul besoin d’avoir une imagination débordante pour deviner la suite de notre conversation, et comprendre pourquoi le soir-même je me suis retrouvée à mon bureau pour m’informer assidument sur la politique japonaise. Ma journée était terminée et mon dernier client relâché, mais je prenais studieusement des notes sans savoir que j’ouvrais un nouveau chapitre où on me dira  telle mère, telle fille.

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« Madame, si par hasard vous tombez sur cet article et vous vous souvenez de moi, je m’excuse de l’ignorance dont je vous ai fait preuve il y a 3 ans. Bien que nous ayons changé de Premier ministre entre-temps, c’est avec joie que je vous ferai part de mon avis qui a tardé à se construire. Cette fois-ci, je pourrai peut-être saisir la chance d’échanger un peu plus sur cet aspect du Japon que vous m’aviez dit aimer tant. »

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