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Les autres femmes: Dame Rokujo

« La catégorie d’article « Les autres femmes » a pour but de mettre en avant des femmes de l’histoire japonaise qui, après réflexion personnelle, n’ont pas été retenues pour nommer mes créations. En effet, j’ai ressenti une certaine crainte comme quoi le caractère machiavélique ou tragique de ces figures risquait d’appâter de mauvaises « choses » autour de ma marque et ceux qui la soutiennent. Malgré cette décision finale, il serait cruel de conclure que ces grandes figures ne m’ont pas inspirée voire impressionnée. Baptiser mes collections après ces femmes ne serait certainement pas de bon augure, mais les mettre en lumière avec un article semblait être la meilleure chose à faire pour les honorer malgré tout. »

L’image d’entête appartient au mangaka Yamato Waki et est issue de son œuvre « Asakiyumemishi ».

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Si j’ai voulu élaborer ce thème et me lancer dans une telle catégorie, c’est sans aucun doute cette grande dame du classique littéraire « Le dit du Genji » qui m’y a fortement poussée. Malgré les tragédies qui entourent Rokujo-no-Miyasudokoro, ce personnage fictif m’a tenue en haleine à travers tous les paragraphes où elle est mentionnée. Et c’est sans équivoque qu’elle est devenue un de mes personnages préférés. Afin de mieux comprendre la suite, je vous recommande de faire un détour vers l’ancien article que j’ai rédigé sur « le dit du Genji » ici.

Il faut se rappeler que le chef d’œuvre littéraire rédigé par Murasaki Shikibu est basé sur le romantisme sensible et surtout peu exclusif de l’époque Heian (794-1185) où même les liaisons hors-mariage furent considérés comme la norme. En revanche, la discrétion étant aussi vue comme un élément embellissant les relations, ces aventures peu conventionnelles se déroulaient rarement au grand jour. Très souvent, une dame attendait dans une chambre privée de ses quartiers, et son amant lui rendait visite à la nuit tombée afin de repartir furtivement au petit matin. A l’avenir, c’est avec plaisir que j’aborderai les rapports particuliers de cette époque énigmatique, mais il me semblait adéquat de soulever ces points afin de comprendre les circonstances qui transformeront Dame Rokujo en ce qu’on appellerait « une antagoniste ».

A travers les pages de ce grand classique où nous accompagnerons le personnage principal qui n’est nul autre que « le Genji », nous rencontrerons de nombreuses femmes (l’époque oblige) que Monsieur séduira au fur et à mesure. Parmi elles, Rokujo-no-miyasudokoro est une veuve de prince décrite comme incroyablement séduisante. Son statut de haut-rang nous renvoie à l’image d’une dame intelligente et sophistiquée, mais sa description nous fait aussi deviner des traits délicats allant de pairs avec une extrême beauté. En résumé, le Genji sera vite intéressé et nous le serions tout autant. Cependant, malgré les sentiments profonds qu’elle éprouve envers son nouvel amant, dame Rokujo se montrera comme distante pour deux raisons : sa situation sociale qui la rend digne voire hautaine et l’écart d’âge peu assumé qu’elle a avec le Genji qui fut plus jeune. Ce dernier devenant comme exaspéré par l’attitude de sa maîtresse finira par prendre ses distances et écarter/écourter les visites nocturnes.

Tiraillée entre sa fierté et sa mélancolie, la grande dame devient une entité très connue et crainte de la spiritualité japonaise : un ikiryo –  生霊 – spectre vivant. Contrairement aux fantômes classiques qu’on associe souvent à l’esprit d’un défunt, le ikiryo émane d’une personne vivante. Dans les croyances anciennes et contemporaines du pays du soleil levant, une personne ressentant une haine ou colère profonde peut relâcher cette émotion négative afin que celle-ci s’en prenne à une tierce personne. D’ailleurs, le fait que ce concept soit mentionné dans cet œuvre millénaire prouve que les Japonais furent sensibles aux malédictions depuis bien longtemps. Dans le cas de dame Rokujo, c’est à des heures où elle dort profondément que sa jalousie incontrôlée s’en ira contrarier les autres partenaires du Genji. Parmi les victimes, il y a dame Aoï qui est l’épouse officielle du héros et qu’on retrouvera sans vie à l’aube. Doutant bien qu’elle soit la coupable derrière les malédictions ayant frappé cette jeune femme et les autres, la veuve Rokujo tentera de se repentir en devenant nonne. Malheureusement, sa haine déjà libérée continuera encore de tourmenter les futures relations du Genji.

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Je pense qu’on devine aisément pourquoi ce n’est pas demain la veille qu’on trouvera une collection « Rokujo » chez Midnight Blossom. Mais je dois avouer que depuis que j’ai pris cette décision évidente, je craignais presque que l’ikiryo vexé de Madame vienne me visiter durant la nuit. La moindre des choses que je pouvais faire pour apaiser l’esprit de cette femme de caractère fut de la mettre en avant dans l’espoir qu’elle devienne un personnage fantastique et impressionnant pour le plus de personnes possibles. En tout cas pour moi elle l’est ! Et la manière dont elle fait principalement ressortir son intelligence et raffinement parmi les lignes m’a vraiment laissé bouche-bée.

Cependant, je me permets juste une réclamation envers elle et son amant. Quand j’ai commencé à m’intéresser au dit du Genji, je me réjouissais potentiellement des noms sur lesquels je pourrai me pencher pour baptiser mes collections. Et j’avais une liste déjà prête ! Mais en avançant à travers les chapitres, j’ai dû les barrer un à un car si je généralise le sort des femmes mentionnées dans ce roman, une bonne partie ont le cœur brisé par le Genji et les autres se font tourmenter par la dame Rokujo. Finalement, les élues que j’ai mises de côté pour mes projets sont celles qui ont eu la décence de garder leurs distances du séducteur et n’ont pas éveillé cette haine vagabonde. Mais je dois admettre que parmi ces dénominations que j’ai tirées d’un trait, celle de Rokujo-no-Miyasudokoro a toujours eu une aura qui m’a semblé bien diffèrente.

P.s : Si le nom de cette femme vous semble familier, vous avez probablement visité Kyoto ! Effectivement, la fiction rédigée par Murasaki Shikibu prend place dans cette ville qu’on appelait auparavant Heian-kyo. Et Rokujo fait allusion à la sixième avenue où cette dame avait ses quartiers et qui est aujourd’hui proche de la gare centrale.

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